Attendons voir...

Un journaliste de France 24 m’a interviewé sur Skype en début de semaine, à propos la manifestation (géante !) de samedi dernier en réaction à l’accident du 2 juin. Il m’a fait parler 35 minutes pour ne retenir qu’une minute et demie dans le cadre d’une émission qui sera diffusée demain, samedi. J’ignore quels seront les choix de montage de la rédaction. Alors au cas où la dernière question qui m’a été posée ne soit pas retenue, j’y réponds ici, parce que la réponse me tient à coeur. « Est-ce que l’accident de dimanche et la manifestation de samedi dernier régleront le problème des bateaux de croisière ? » Sans hésiter une seconde, j’ai répondu négativement. La réponse n’engage que moi, des amis à qui je parlais de cela hier soir n’étaient pas du même avis. Et j’ai expliqué la raison de mon pessimisme. 

Le 17 août 2013, un vaporetto a heurté une gondole sur le Grand Canal. Le choc a fait tomber dans l’eau une petite fille allemande embarquée sur la gondole avec ses parents. Son père, Joachim Vogel, professeur en criminologie à l’université de Munich, a aussitôt plongé pour la récupérer. Il a pu la faire remonter à bord, mais sa tête à lui s’est trouvée prise entre le vaporetto et la gondole, il est mort sur le coup. Cet accident n’a pas eu le même écho médiatique que celui d’il y a quinze jours, mais l’effet a été semblable : tous les responsables politiques locaux se sont mis à se rejeter la faute, chacun déclarant avoir toujours poussé à une régulation du trafic sur le Grand Canal. En effet, les taxiboats, les vaporetti, les bateaux de livraison, les embarcations individuelles et les gondoles se croisent sur la plus belle avenue du monde, et ce de façon aussi chaotique qu’inquiétante. Et de temps à autre l’opinion publique s’exclamait : « Faut-il attendre un accident mortel pour qu’on impose des règles ? » Le père de famille allemand a perdu la vie, s’en est suivi tout un concert tapageur de Faut qu’on y a qu’à, et six ans plus tard, la situation est toujours la même. Alors j’ai bien peur que dans six ans, concernant l’accident du MSC, le constat soit similaire. Et de plus, la propension des politiques à gérer les situations de crise en faisant passer les effets de communication pour des mesures concrètes a fini par sérieusement éroder notre confiance. Et pour finir : dimanche dernier, soit une semaine après l’accident, avait lieu la Vogalonga, régate traditionnelle. Ce matin-là, vers 7h30, j’avais pris le vaporetto  pour aller me promener sur la fondamenta de la Giudecca. Lorsque j’ai voulu prendre le 4.1 pour rejoindre les Giardini, j’ai découvert avec les autres personnes qui attendaient à la fermata que le trafic était interrompu, il n’y avait qu’un service pour assurer la traversée du canal de la Giudecca jusqu’aux Zattere. Pour deux ou trois heures, nous a-t-on dit. À17 heures, la circulation des vaporetti n’était toujours pas rétablie. En revanche, celle des bateaux de croisière n’a pas été perturbée. Ils sont entrés comme d’habitude dans le canal de la Giudecca, parmi les barques traditionnelles et les kayaks (pas de commentaire sur la présence incongrue de ces derniers). Et ça, ce n’était pas un signe qui donnait à espérer. L’absurdité était fidèle au poste !

Alors pour conclure la réponse au journaliste, je lui ai dit ceci : si les bateaux de croisière sont renvoyés hors de la lagune, alors ce sera le signe que la planète sera sauvée, parce que la sagesse aura pris le dessus sur l’avidité de financiers psychopathes. On pourra alors à juste titre s’attendre à ce qu’enfin gouvernements et industriels opèrent un virage à 180 degrés pour réduire les émissions de carbone selon les impératifs climatiques. On pourra espérer que régulation ne soit plus un gros mot et dérégulation une religion reléguée au musée des aberrations. 

Et donc pour finir, je suis passé du Rien ne changera au Attendons voir… 

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Il était un petit navire...

Le 24 mars 2015, le vol 9525 de Germanwings qui assurait la ligne Barcelone-Düsseldorf s’est écrasé au-dessus des Alpes. On se souvient qu’il ne s’agissait pas d’un problème technique ni d’un acte terroriste, mais du suicide meurtrier du pilote qui souffrait entre autre de bipolarité et de dépression aiguë. Lorsque j’ai entendu cette nouvelle, j’ai imaginé un scénario similaire à Venise : il ne s’agirait plus du pilote d’un avion, mais du commandant d’un bateau de croisière. Qu’adviendrait-il donc si le commmandant d’un d ces monstres pétait les plombs et envoyait le bateau s’encastrer dans les Zattere, ou dans l’île de San Giorgio, dans la rive des Schiavoni, ou, bien sûr plus spectaculairement dans la piazzetta de San Marco ? J’ai posé la question à un ami qui a fait toute sa carrière dans l’administration portuaire, et il m’a énoncé toutes les raisons techniques pour lesquelles un tel scénario n’était pas envisageable. Eh bien hier, fête de la Sensa, noces de Venise avec la mer, jour de la régate qui part de la Pointe de la Douane jusqu’au Lido, un bateau de croisière de la compagnie MSC a heurté la rive de San Basilio ainsi qu’un bateau de touristes qui se trouvait devant. La fiction improbable est devenue réalité. Le commandant n’était pas en burn out, il a au contraire réussi à éviter la catastrophe, car à vingt mètres près, c’était beaucoup de morts et beaucoup de casse. Alors à qui la faute ? Le moteur du bateau remorqueur en excès de vitesse s’est bloqué. On n’ira pas plus loin dans les considérations techniques, car le fond du problème n’est pas là : voilà des années que l’opinion internationale est alertée pour que cesse cette exploitation maritime au profit de l’industrie du tourisme de masse ! Car il ne s’agit pas seulement d’une aberration dans le décor de la cité historique, mais d’une des causes de sa destruction : chaque passage d’un de ces bateaux déplace 100.000 mètres cube d’eau qui vont percuter les fondations de la ville et ce faisant, les sapent. Les pilotis rendus au contact de l’eau à cause de l’excavation provoqués par les ondes pourrissent, et les structures architecturales qu’ils soutiennent s’enfoncent en conséquence. Et ne parlons pas du carburant sale qui participe à faire de Venise la ville la plus polluée d’Italie. Une ville dans laquelle ne circulent pas les voitures a la même qualité d’air qu’un tunnel d’autoroute ! 

L’accident d’hier a eu l’effet d’une baguette magique : absolument tout le monde se déclare contre le passage des bateaux de croisière par le bassin de Saint-Marc ! Y compris le maire Luigi Brugnaro qui a eu le culot d’affirmer dans une interview qu’il luttait depuis huit ans contre ce fléau, alors qu’il a fait sa campagne en faveur du passage des navires, parce que selon lui il n’y a aucune incompatibilité entre la morphologie de la lagune et ce trafic touristique. C’est également lui qui à peine élu a censuré l’exposition du photographe Gianni Berengo Gardin au Palais des Doges, parce que les photos qui dénonçaient le passage de ces bateaux n’allaient pas dans le sens de ses accointances avec les responsables de ce business. Mais comme en quelques heures l’attention de la presse étrangère s’est portée sur Venise, il y avait quelques vestes à retourner pour éviter d’être pointé du doigt. D’autant plus qu’il ne faut pas se leurrer. Si l’accident survenu hier est une alerte qui oblige(rait) à des décisions concrètes, il est clair que pour Brugnaro et autres autorités politiques et commerciales, il ne sera jamais question de renvoyer les bateaux de croisière hors de la lagune, comme il se devrait. Au contraire. Tous les tenants du projet consistant à approfondir et élargir le canal Vittorio Emanuele III qui relie le Lido a Porto Marghera depuis 1925 ont trouvé hier l’argument en béton qui accélérait son exécution. Le maire s’est d’ailleurs empressé de le déclarer : « Ouvrons le canal Vittorio Emanuele ! » Les navires accosteraient donc à Porto Marghera ou directement au port de Venise, sans passer par le bassin de Saint-Marc, l’opinion mondiale imaginerait le problème résolu, alors que non seulement il n’aurait été que déplacé mais avec des conséquences plus graves encore sur l’équilibre lagunaire. Que l’on pense d’abord au fait que creuser un canal aussi large serait approfondir et élargir l’accès de la mer dans la lagune avec pour conséquence des acque alte encore plus hautes, alors que toutes les investigations pour freiner l’immersion de Venise vont dans le sens de la fermeture des portes entre mer et lagune. De plus, le problème des ondes sur les fondations ne serait pas résolu, puisque les milliers de touristes embarqués sur chaque navire devraient être transportés vers le centre historique en bateaux : le trafic déjà saturé s’en trouverait décuplé avec toutes les conséquences que l’on connaît. Alors que conclure à tout cela ? Juste qu’on n’est pas sortis de l’auberge, parce que les prédateurs ont les dents très longues et ne sont pas près de lâcher le morceau ! En attendant, mercredi soir, assemblée générale aux Zattere avec le Comité No Grandi Navi pour préparer une manifestation samedi après-midi. Nous non plus nous ne lâcherons pas l’affaire !

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Hier...

Hier, 25 avril, fête nationale, mémoire de l’Italie libérée du fascisme mussolinien. Comme chaque année, je m’inscris dans le cortège des héritiers des partisans d’autrefois. Il me faut préciser que si je n’avais pas été invité à participer pour la première fois à cette marche il y a six ans, je ne me serais pas permis de m’y rendre, simplement parce que par la force des choses la mémoire nationale dont il est question n’est pas la mienne. Je suis donc présent chaque année, mais je m’abstiens de chanter « Bella Ciao ! », parce que là, même si au fil des ans j’ai fini par le savoir par coeur, je me sentirais vraiment usurpateur et ridicule. Cependant, si mon identité nationale ne me permet pas d’être intégré à cette mémoire italienne, les combats présents et à venir sont internationaux, surtout en ces temps où dans tout l’Occident (et au-delà), des gouvernements autoritaires sont réclamés, parce que ce serait là la seule garantie de vivre en sécurité physiquement et économiquement entre des frontières bien fermées. Alors lorsque justement en Italie, le chef de file de l’extrême droite, Matteo Salvini, est arrivé au pouvoir comme ministre de l’intérieur, on est en droit de se demander si toute la population est unie en ce jour, si tout le monde participe à la même mémoire. Salvini n’a pas fait attendre sa réponse, il a déclaré que le 25 avril « doit être la fête de tous et pas seulement des communistes » et que pour sa part il ne participerait pas aux célébrations, parce qu’il serait en Sicile à combattre la mafia (ici, soit on applaudit, soit on rigole). Et donc, hier, alors que j’étais dans le cortège des «communistes », je pensais à notre fête nationale à nous, Français. Que fête-t-on le 14 juillet ? La prise de la Bastille. Ça raconte une histoire de casseurs qui n’y sont pas allés de main morte en matière de dégradation des édifices publics, et pas que ça, on connaît la suite de l’histoire, notamment de toutes les têtes qui sont tombées. Alors je me demande par quelle acrobatie oratoire Emmanuel Macron va faire mémoire de ce 14 juillet censé unir un pays tout taché de jaune. 

Je change de sujet. Ce matin, je suis allé sur la page Facebook d’une certaine Eleonora Rioda, vénitienne de souche. J’y ai découvert une très belle femme de trente-sept ans native de la Giudecca, je lis qu’elle est célibataire, et qu’elle organise avec succès des mariages de luxe. Elle a ainsi présidé à l’organisation des noces de Tom Cruise, d’Angelina Joly, de Tom Hanks, de Robert de Niro, de Steven Spielberg et d’autres inconnus très fortunés. On peut d’ailleurs voir des photos et des vidéos témoignant de fastes qui peuvent défier l’imagination de bon nombre d’entre nous, en tout cas de ceux qui ne sont pas familiers des revues people. Pour quelqu’un comme moi qui fait ses courses en calculant tout à 10 centimes près, non par avarice mais par contraintes budgétaires, un sport mental parfois usant pour ceux qui n’ont pas d’autre choix que de le pratiquer, on se prend parfois à rêver non pas à une vie de luxe, mais à un essor professionnel tel que celui d’Eleonora, un métier dont le salaire nous dispensera de compter, de rogner, de renoncer, etc. Je suis donc allé sur la page d’Eleonora, parce qu’hier, en première page du Gazzettino comme de la Nuova, son décès était annoncé. Elle s’est suicidée le jour de Pâques, son corps a été retrouvé avant-hier dans son appartement. Il y a des décès qui appellent un silence immédiat, d’autres comme celui d’Eleonora qui appellent à la méditation. Cette jeune femme était belle, riche, talentueuse, et pourtant, elle s’est donnée la mort le jour de Pâques, fête par excellence du retour à la vie. J’ai lu qu’elle luttait contre une grave maladie sans rémission possible, dont elle a fait mention dans une lettre laissée à ses parents. Il n’empêche qu’il s’agit là du mystère d’une vie et d’une mort qui appelle à s’assoir ne serait-ce que quelques minutes pour méditer un peu. Sur la vie, tout simplement. 

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Des fleurs pour M.

Il y a trois semaines de cela, passant devant le kiosque à journaux de la Via Garibaldi, je vois en première page du Gazzettino « Amants surpris à faire l’amour sous le Pont de Calatrava ». Ma première réaction a été « Encore ? » parce que c’est loin d’être la première fois, et la seconde « Quel intérêt d’en faire la Une du journal ? ». Le lendemain, me retrouvant avec Matteo et Valerio pour manger un panino, cette histoire de couple sous le pont s’invite dans la conversation par je ne sais plus quelle porte. J’apprends que les ébats ont été filmés par un quidam et la vidéo balancée sur les réseaux sociaux. Quand Matteo l’a vue passer, il a reconnu la fille. Valerio et moi pensions qu’il s’agissait une fois de plus d’un couple de touristes, mais ça n’était pas le cas. La jeune femme est Vénitienne, et Matteo nous dit qu’il la connait depuis longtemps : elle souffre de toxicomanie ; ses parents sont des gens très bien qui font tout pour l’aider à s’en sortir, ni eux ni leur fille ne méritaient de voir cette dernière mise au pilori, objet de toutes les railleries en ces jours où l’actualité n’offrirait rien de plus scandaleux. 

Lundi dernier, nous apprenions le décès de la jeune femme, publiquement connue comme étant « celle qui sous le pont… ». Un accident dû à ce qui ressemblerait à une overdose. Elle avait trente-six ans. Le lendemain, au cours d’une soirée avec quelques amis, nous évoquions le phénomène de ce qu’on appelle les « Haters», ces personnes que nous côtoyons sûrement dans le quotidien sans rien soupçonner de leurs activités cybernétiques anonymes : cracher sur les gens, les ensevelir sous des tombereaux d’insultes. Et nous interrogeant sur ce que cette façon de faire révèle du mauvais état de notre société, Paolo dit qu’après avoir lu les commentaires sous l’article qu’un site d’information a consacré à la mort de la jeune femme, il a pensé que nous avions touché le fond. Des insultes qui, pour résumer, n’étaient que des variations sur : « Tant mieux ! Une toxico en moins ! » Alors j’ai pensé une fois de plus aux parents. C’était la double peine pour eux.

Giovanni Montanaro, journaliste et écrivain, était autrefois en classe avec M. Il a publié hier un article à sa mémoire. Pour la nettoyer des crachats. Il n’a livré que la première lettre de son prénom, alors j’en ferai de même. Il a usé d’une formule qui m’a touché, parce qu’elle raconte tant de drames semblables : « Elle avait tout pour réussir, la sécurité affective et matérielle, l’intelligence. Mais M. s’est perdue. Elle s’est perdue à l’improviste, elle s’est perdue lentement. » Elle s’est perdue à l’improviste, elle s’est perdue lentement. Au moment où je retranscris ces mots, je suis encore ému par leur profondeur et leur délicatesse. Et hier soir, au cours d’une réunion où se trouvaient des amis qui tous l’étaient aussi de la jeune femme et de ses parents, j’en ai su davantage sur ses dernières années, ses derniers jours. Elle avait fait un séjour dans un centre de désintoxication, la cure avait très bien marché. Elle ne touchait plus à la drogue, mais devait poursuivre un traitement. Elle était retournée habiter chez ses parents pour bénéficier du soutien et de la chaleur nécessaires à sa reprise. Puis après un certain temps, elle a décidé qu’elle était suffisamment solide pour s’émanciper et partir vivre avec son petit ami. Elle était encore trop fragile, mais personne ne pouvait l’empêcher de mener sa vie comme elle le désirait. Et c’est peu de temps après que rencontrant un ami qui allait très mal et demandait son assistance, elle s’est laissée aller à boire de l’alcool avec lui. Un soir. Ce même soir qui a fini sous le pont de Calatrava, dans le champ du portable d’un inconnu sans scrupules. Et deux semaines plus tard, elle s’en allait sans l’avoir voulu.

Je me suis rendu à ses obsèques ce matin. D’abord parce que je tenais à être une présence en plus pour soutenir sa famille qui avaient vu leur fille salie jusque dans la mort. Ensuite parce que la messe était célébrée dans ma paroisse, et que de ce fait, je me retrouvais avec bon nombre d’amis communs qui avaient été soit ses camarades, soit ses professeurs… Nous étions plusieurs centaines à attendre le cercueil devant la basilique. Près des marches, assis par terre, toujours le même clochard qui souhaite une bonne journée à ceux qui entrent et qui sortent, paroissiens et touristes, sa façon de demander à ce qu’on mette une pièce dans la casquette qu’il tend. Il ne semblait pas prendre conscience de la singularité de l’événement qui rassemblait là tant de gens. Il continuait à dire « Bonne journée ! Bonne journée ! » Pourtant il n’était pas décalé, sa présence n’avait rien d’incongru. Bien au contraire. Dans l’assemblée de ceux qui venaient rendre hommage et dire adieu à celle qui s’étaient perdue à l’improviste, lentement, cet homme que je vois si souvent et dont j’ignore le nom était on ne peut plus à sa place, on ne peux mieux intégré dans la Communauté des Hommes. 

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Lynchages en série à Venise

Pil est le surnom d’une amie qui habite à l’Accademia. Hier, près de chez elle en plein après-midi, dans cette zone de Venise où passent beaucoup de touristes et d’enfants entre l’école et la maison, elle a vu un jeune adolescent se faire tabasser par une bande de jeunes masqués de lunettes de soleil et de cagoules. Il ne faisait que passer par là, eux étaient à l’affut d’une victime à démolir. Le gamin gisait à terre couvert de sang, il se faisait rouer de coups sous les yeux des passants et des amis qui l’accompagnaient, et personne n’a réagi. Les agresseurs se sont enfuis en toute impunité. Pil a regardé, paralysée par la surprise et la peur, peut-être cela a-t-il aussi été le cas des autres témoins. Ce même acte de violence s’est produit la semaine dernière, et c’est le jeune fils d’un ami, Paolo, qui en a fait les frais. Il est en ce moment à l’hôpital. La presse locale avait fait état d’un fait semblable quelques jours auparavant. 

Je me trouve en peine de commenter ces actes inédits dans Venise, une ville au taux de délinquance extrêmement faible. Il y aurait trop à dire, que ce soit sur l’éducation, sur la violence qui monte et sévit partout en Europe, violence physique, mais aussi ces violences verbales qui se déchaînent sur les réseaux sociaux sous couvert de pseudonymes. Je voudrais juste ici placer ces faits len regard d’une certaine politique de l’administration communale. Le maire de Venise, Luigi Brugnaro, entre autres promesses de campagne, avait annoncé un service de sécurité renforcé. Or, aucune patrouille ne s’est trouvée sur les lieux lors des agressions, et les malfaiteurs ne peuvent être sans savoir qu’on en croise très peu en ville. Le temps d’alerter la police et qu’elle se déplace, le mal est fait. 

En revanche, deux interventions récentes des forces de l’ordre sont à évoquer. La première : un papa traversait la place Saint-Marc avec son enfant de quatre ans en patinette. Peut-être aurait-il dû savoir que le maire venait d’interdire l’usage des patinettes dans certaines zones de la ville, afin de ne pas gêner le flux touristique. L’enfant n’a même pas eu le temps de traverser le place qu’il s’est trouvé interpelé par les forces de l’ordre et s’est retrouvé condamné à une soixantaine d’euros d’amende. La seconde : deux résidents avaient installé des chaises devant la porte de l’un d’eux pour bavarder en plein air. Les forces de l’ordre sont arrivées, les deux messieurs se sont vus également verbalisés, parce que le conseil communal avait décrété qu’il n’était plus permis aux résidents de « squatter » le pas de leur porte considéré comme lieu publique. Il va sans dire que la coutume vénitienne de dresser une table devant chez soi pour réunir ses amis, n’est maintenant plus possible. Qu’on se souvienne du goûter d’anniversaire organisé par quelques parents sur le campo San Giacomo dell’Orio, il y aura bientôt deux ans. La police a débarqué, les amendes ont été distribuées. Décréter de tels interdits est rentable pour les caisses de la commune, cette façon d’ « administrer » n’étant pas le propre de Venise. J’espère faire juste preuve de simplisme et de mauvais esprit en imaginant que si les forces de l’ordre ne se déplacent pas quand des jeunes se font lyncher en série en pleine journée, ce serait parce que leur arrestation ne ferait pas entrer d’argent. Je me souviens également de cette fois où un ami qui habite campo Santa Margherita a été réveillé en pleine nuit par une rixe au couteau sous ses fenêtres. Il a appelé les carabinieri qui ne se sont pas déplacés. 

Alors que faudrait-il raisonnablement conclure à tout cela ? Ce ne sont que des lieux communs qui me viennent à l’esprit, « Mais que fait la police ? », « Tout fout le camp ! » … Parce que l’entendement se trouve aussi démuni et sidéré que l’était Pil hier. Seule une question domine, celle que j’ai entendue dans la bouche d’une amie, Gianna, face à la dégradation de la ville : « Ma dove stiamo andando ? » Mais où sommes-nous en train d’aller ? C’est le mélange d’effarement et d’angoisse qu’elle avait dans le ton qui m’a marqué, au point qu’aujourd’hui je la fasse mienne.

(Précision au sujet de la photo : le lieu du lynchage d’hier). 

Ce matin...

Ce matin, je suis sorti vers 6h45. Il faisait encore noir. Depuis le pont de Quintavale, rien ne laissait supposer quelle géographie du ciel l’aube révèlerait, mais au bout de la Via Garibaldi, j’ai vu s’étendre juste au-dessus de la lagune un long nuage qui promettait de devenir rose. Et c’est ce qui s’est produit quelques instants plus tard. Mais moi, je photographiais en noir et blanc. Cet homme qui avançait seul sur la Rive des Schiavoni, par exemple je  regardais sa silhouette s’approcher du pont sur lequel je me tenais, ses mains dans les poches d’un anorak, sa tête couverte d’une casquette, enfoncée entre les épaules. Il regardait par terre, impossible de distinguer son visage. Il était l’hiver à lui tout seul.

Je suis rentré chez moi avant de ressortir quelques minutes plus tard pour me rendre à la messe et ensuite faire les courses. Via Garibaldi, paroisse San Francesco di Paola, la mienne est celle des Frari, mais de temps en temps, je vais ici à la messe en semaine par commodité. Je me suis assis sur un banc, toujours le même, puis est arrivé  le « petit bonhomme ». Parce qu’il est effectivement petit, qu’on ne lui donne pas d’âge, que je ne connais pas son nom. Je sais juste qu’il vient de Bosnie. Sa silhouette fait partie du décor de la Via Garibaldi depuis environ deux ans. Il se tient ordinairement assis sur les talons près de la barque de fruits et légumes, un gobelet de carton devant lui. Chaque fois que je passe à cette hauteur de la fondamenta, il me salue avec une effusion qui me gêne un peu, et j’ignore si c’est en mémoire de ce qui m’est arrivé de lui donner, ou de ce que pourrais lui donner encore. Bref, il me saluerait seulement par gratitude ou par intérêt. Il arrive qu’il soit embauché par le poissonnier juste en face ou par Luca, le maraîcher de la barque, pour aider au rangement de la marchandise avant la fermeture. Il manifeste alors l’entrain de qui a trouvé du travail, même pour une seule heure, il semble avoir des ressors à la place des jambes tant il est prompt à exécuter les tâches. Et là, dans l’église, il s’est d’abord tenu debout devant la statue de la Vierge, s’est signé et s’en est allé s’asseoir sur le banc devant le mien. Et l’idée m’a traversé que même sans feindre la foi, il pourrait venir ici pour profiter d’un surplus d’aumône. Il s’est mis à genoux, et j’ai regardé ses mains jointes. C’était des mains comme les aurait peintes Caravaggio, comme il l’avait fait des pieds nus du pèlerin agenouillé devant la Madone à l’enfant. Des mains noueuses à force d’être au contact d’éléments durs, rugueux et pas vraiment propres. Des pierres, par exemple. Et je regardais son visage à peine de profil, je ne distinguais que de la concentration. Lorsque le prête à invité les fidèles à échanger un signe de paix, il est venu vers moi et m’a serré la main sans croiser mon regard. Et lorsque la corbeille da la quête est passée devant lui, il y a mis la pièce qu’il tenait prête. Et de retour des courses, je l’ai revu, agenouillé devant son gobelet. 

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Faisons le point...

Eh bien voilà ! Je commence par répondre à une question qui hante les trois-quarts de la population mondiale : pourquoi n’ai-je pas rédigé de billet sur mon blog depuis tant de semaines ? Une question qui renvoie à celle que je me suis posé en ouvrant ce blog : à qui vais-je m’adresser ? Aux francophones qui ne vivent pas à Venise, c’est certain. Mais quelle soupe leur servir ? Je n’ai pas survolé le profil des autres blogeurs connectés à Venise, mais depuis six ans que j’habite ici, j’ai noté que les Français, disons « amoureux de Venise » pour reprendre une expression cliché, ont beaucoup de difficultés à entendre la réalité de vie vénitienne, comme si les témoignages du terrain menaçaient d’anéantir l’image d’une Venise idéale, une sorte de terre promise fantasmée, une destination vers laquelle tendre pour, je ne sais pas, échapper à un quotidien insatisfaisant. Je suis bien conscient d’entretenir moi-même cet idéal en publiant des photos qui font oublier ou ignorer les malheurs de la ville. Mais là, sur ce blog, je ne me sens pas du tout de proposer une même ligne éditoriale. Alors ne me resterait-il qu’à publier des nouvelles tristes, inquiétantes, voire dramatiques ? Ou à raconter les conneries des touristes ? Presque. C’est pourquoi, considérant les événements qui font l’actualité courante de la ville, j’ai fini par m’abstenir pour ne pas faire fuir le peu de lecteurs qui me suivent. Est-ce un bon choix ? Je ne pense pas. Disons que pour l’instant je n’ai pas trouvé la juste mesure. 

En revanche, l’acqua alta dont la ville a été victime avant-hier est un malheur que personne ne peut contourner, qui provoque une désolation unanime, même si le déni reprendra le pas chez un bon nombre sur la gestion de l’habitat au fil des années à venir : à moyen terme, les bouleversements climatiques rendront Venise inhabitable. D’accord, on ne vit pas ici à Alep ou à Bagdad. Ce serait faire injure à la ville et à la vie de ne pas considérer le privilège d’habiter Venise. Et le sentiment de ce privilège est d’autant plus vif quand on a conscience de l’épée de Damoclès suspendue au-dessus des résidents. 

Il y a quelques années, la première fois que j’ai rencontré Roberta de Rossi, la journaliste de la NUOVA DI VENEZIA, elle m’a demandé : « Qu’est-ce qui t’a amené à t’installer à Venise ? Il faut être fou pour venir vivre ici ! » Je n’ai pas compris en quoi c’était de la folie, de l’inconscience, de s’installer à Venise. Au fil des mois et des années qui ont suivi, j’ai souvent repensé aux propos de Roberta, et j’ai bien dû en admettre leur juste fondement. Surtout avant-hier. J’étais en fin de matinée à San Marco à filmer l’eau qui montait, sans prendre conscience du sinistre qui se préparait. Vers 13 heures, j’ai décidé de rentrer chez moi, à San Pietro, parce que la situation commençait à être préoccupante, et lorsque j’ai découvert les Schiavoni, les Sette Martiri et la Via Garibaldi entièrement immergées, j’ai pénétré comme tout le monde ici dans un très, très mauvais rêve, dont on s’est réveillés bien assommés. La nouvelle la plus triste concerne les dommages subies par la Basilique San Marco. Elle a été ensevelie sous 90 cm d’eau, et l’eau de la lagune n’est pas pure, elle est sale et corrosive. Les “procuratori”, à savoir les administrateurs de San Marco, ont fait savoir hier que l’édifice avait vieilli de vingt ans en une seule journée, parce que les briques datant du IXe siècle ont bu cette eau malsaine, parce que les mosaïques étaient très endommagées. Ils ont donc lancé un appel pour que la sauvegarde de Venise ne soit pas seulement le fait de discours, mais qu’il était temps de s’activer pour mieux protéger le centre historique de l’acqua alta, donc d’achever la construction du Mose (cela arrivera-t-il un jour ? Tout le monde en doute depuis longtemps).

Alors comment vais-je conclure ce billet ? En vous disant que le jour suivant, le ciel était magnifique, la lumière triomphante. Et que ce matin, au moment où je rédige ces lignes, il pleut à seaux et la sirène annonce la prochaine acqua alta. Voilà, c’est la vie, on se protège, on rebondit, bref, on s’adapte et on ne se laisse pas aller.

Franco "Libri".

Que s'est-il donc passé au fil des ces derniers jours, au fil de l'eau ? Bien sûr des plongeons, encore des plongeons, je n'allais tout de même pas m'étendre à nouveau sur le sujet, même si... Quand il y a trois semaines un Australien a plongé du pont du Rialto en tutu rose, j'ai bien failli ajouter mon grain de sel, mais finalement, je n'ai pas trouvé sur quoi broder, pas même sur le tutu. Et puis pas plus tard qu'avant-hier, on a eu droit au plongeon d'une étudiante américaine, dix-huit ans, état du Wyoming. Alors elle, ça a été le fait d'un très mauvais calcul (au fait, à propos de l'usage de son cerveau, elle est étudiante en quoi?) : elle est montée à bord du vaporetto sans payer son billet, et pas de bol, des contrôleurs sont montés à leur tour à l'arrêt de San Angelo, et c'est là que s'est opéré le mauvais calcul : plutôt que de payer les 57 € d'amende mentionnés en avertissement à l'intérieur du bateau, l'Amerloque qui avait dû voir « The Tourist » au moins trente fois a préféré plonger dans le Grand Canal. Et alors qu'elle s'enfuyait à la nage entre gondoles, taxiboats et vaporetti, telle la doublure d'Angelina Joly, elle a été récupérée par la police. Donc, au lieu de 57 €, elle a en payé 527. Et moi, au final, j'ai fini par raconter ces incidents alors que je voulais évoquer la figure de Franco Teardo, dit Franco Libri. La mention de l'amende pourrait cependant servir de transition solide, pas du tout tirée par les cheveux que Franco avait tout blancs, comme ceux de Charlton Heston descendant du Sinaï avec les Dix Commandements gravés dans la pierre. Parce que j'ai su comment il s'appelait quand en 2014, il s'en est pris une de façon si choquante qu'une bonne partie de la population s'est mobilisée, via une pétition, entre autre, pour la faire sauter. J'explique. Pour introduire la petite histoire me revient en mémoire le sujet sur lequel j'ai planché pour l'épreuve de Français du bac lors du siècle précédent, du dernier millénaire (je n'avouerai mon âge même pas sous la torture) : « Existe-t-il des œuvres mortes ? » La réponse de Franco aura été définitivement « Non ». Il a ainsi passé la majeure partie de sa vie à sauver les livres de l'oubli et des ordures, et a ainqi constitué une librairie en plein air, principalement sur le muret de la fondamenta de San Biagio (voir photo). Pour lui, les livres ne devaient pas être vendus, mais lus. Alors il laissait ses livres récupérés un peu partout dans la ville à la disposition des passants. Il y en avait en beaucoup de langues, et de genres des plus variés. Des romans, des livres d'art, des essais, bref de tout. Et comme malheureusement nous vivons dans une société où tout est bon à faire de l'argent, à commencer par votre envie de pisser, trouver au coin d'une calle des livres gratuits, ça peut paraître bizarre, suspect. Et donc. Pour en revenir et en terminer avec cette histoire d'amende, précisons déjà que Franco a été durant quelques dizaines d'années un employé de la Commune. Et c'est cette même commune, au travers d'agents zélés, alertés par une dénonciation, a-t-on dit, que Franco s'est retrouvé gratifié d'une amende de 5164 € pour activité commerciale illicite sur la voie publique. Fin de l'histoire, l'amende a sauté, parce que soutiens et protestations en faveur du sauveur de bouquins a pesé très lourd. Et fin de l'histoire de Franco, hier. La nouvelle de sa mort s'est répandue en quelques heures sur les réseaux sociaux dès ce matin, et ce soir dans la presse locale. J'ai appris à l'occasion qu'il avait constitué une bibliothèque pour la prison des femmes de la Giudecca, et aussi qu'en réaction au récent cambriolage de sa barque, il a regretté que les voleurs n'aient pas pris les livres pour se distraire et se cultiver. Alors voilà. On ne verra plus Franco libri avec son verre de spritz à la main déambuler dans Dorsoduro. Et ça, ça vous change d'un coup le visage d'une ville.

Histoires d'eau

Lorsque je porte un regard vers les jours qui ont filé depuis mon dernier billet, je vois surtout de l'eau. De l'eau lagunaire d'août, donc pas vraiment saine. Quand hier, Nicola Tognon a écrit sur Facebook qu'au niveau du pont des Guglie le conducteur d'une barque est tombé à l'eau après avoir percuté un vaporetto, je n'ai pu qu'écrire en commentaire « Encore ??! ». Je précise que le gars était occupé à parler dans son portable, raison pour laquelle il a perdu le contrôle de sa barque, et qu'une fois remonté dedans, il a déguerpi loin de la fonction caméra des portables. La série a commencé en début de semaine dernière, en pleine nuit, au large du Lido, devant l'île de Forte Sant'Andrea. Deux hommes en barque étaient en train de pêcher lorsqu'un bateau à moteur est arrivé en trombe et leur est rentré dedans. Les deux pêcheurs ont été tués, ainsi qu'un des passagers du bateau. S'en est suivi une polémique au cours des jours suivants pour savoir qui était en faute. Le conducteur qui avait un taux d'alcoolémie supérieur au plus bourré des Russes, ou bien les pêcheurs qui stationnaient en plein milieu d'une voie navigable, sans lumières pour certains témoins, avec pour d'autres ? Deux jours plus tard, un corps sans vie a été trouvé dans le canal qui longe le marché du poisson, à Rialto. Andrea Rizzi, 49 ans. Les premières estimations ont privilégié une chute accidentelle, mais personne n'y a cru. Parce que justement, il s'agissait d'Andrea Rizzi, le plus jeune frère de Maurizio et de Massimo qui faisaient partie de la bande à Maniero, le maffieux assassin qui entre autre a mis sous contrôle tout le Tronchetto... et qui a fait descendre les deux frère Rizzi il y a quelques années. Alors quand on retrouve noyé le petit dernier, on a plus de réponses que de questions. Pourtant, l'autopsie a révélé qu'avant de tomber dans le canal, le dernier des Rizzi s'était noyé dans l'alcool, ce qui a bel et bien provoqué sa chute. Deux jours plus tard, quatre touristes se tenaient sur ce qui autrefois était l'embarcadère du traghetto de San Stae. Une antiquité, ce pontile. Du bois si vermoulu que ce soir-là, ça en était trop, il n'a plus assuré sous un tel poids. Il s'est effondré et les quatre touristes se sont retrouvés à la flotte, sûrement avec l'impression justifiée que tout fout le camp. Pas plus tard que le lendemain, sur le canal de la Misericordia à Cannaregio, un plombier était en barque avec devant lui quatre touristes (il doit y avoir un symbole) accompagnés d'une guide, qui pagayaient debout sur ce genre de planche qu'on appelle Sup. Survient la barque d'un livreur qui, en les dépassant, provoque une onde. Et là, tout se complique pour raconter ce qui suit, parce que les versions diffèrent. Je ne sais pas comment je vais m'y prendre... Bon. On ne va pas y passer la journée, alors en bref ça donne ceci : version du plombier : l'onde a provoqué la chute dans l'eau d'un des touristes, alors le plombier a dû manoeuvrer de tel sorte que la personne à la flotte ne se fasse pas en plus déchiqueter par son moteur s'il venait à lui passer dessus, raison pour laquelle il a fait des manœuvres en zigzags pour l'éviter. Or, la guide prétend que c'est lui qui a provoqué la chute, elle l'a même filmé, mais lui, depuis sa barque, a pris son appareil et l'a balancé à la flotte, alors la guide lui a foutu une grande baffe, oui, parfaitement ! Enfin je devrais écrire tout ça au conditionnel, puisqu'entre la guide et le plombier, victime et agresseur ne sont pas les mêmes. Pour clore la série, mentionnons ce couple de Français, plus tout jeunes, qui eux aussi se sont retrouvés à l'eau en plein après-midi, dans le bassin de San Marco, juste là où les gondoles sont amarrées, devant le palais ducal. Mais là, ce n'était pas un accident, personne ne les a poussés, non, non. C'est eux qui se sont mis en maillot de bain et, se croyant à la piscine municipale, ont commencé à vivre leur vie aquatique en plein milieu du trafic. Un gondolier qui passait par là les a filmés tout en leur demandant s'ils savaient où ils se trouvaient et a conclu son admonestation par un « Vive la France ! », ce qui m'a bien foutu la honte quand j'ai vu circuler la vidéo sur le site de la Repubblica. Bon, bon, bon. Qu'est-ce qu'on va conclure de tout ça ? Ben je ne sais pas...

Rubans bleus.

Que s'est-il passé de notable à Venise au cours de ces dix derniers jours ? S'il faut d'abord parler de la pluie et du beau temps, disons que sortir de chez soir revient à entrer dans un bain turc, on n'entre pas dans les détails sur l'état des T-shirt. Sinon on a eu droit à ces quelques faits divers touristiques qui chaque année fournissent de la matière aux journalistes de la Nuova et du Gazzettino. D'abord, un vol de gondole. Bon, d'accord, le couple de quadras américains qui a fait ça a parlé d'empreint, ils ne comptaient pas rentrer chez eux avec. Il n'empêche qu'ils ne se sont pas embarrassés de scrupules pour prendre une gondole amarrée devant le Danieli, et s'en aller faire une « promenade romantique » (sic) sur le bassin de San Marco. Tout cela bien sûr caché par la nuit bienveillante, mais éclairé par la pleine lune à peine sortie de l'éclipse. Comme le mouvement de rame propre aux gondoles ne s'improvise pas, l'embarcation a vite été repérée à cause de ses oscillations bizarres. La police a été alertée et le couple d'amoureux ira vivre un épisode de sa love story devant le tribunal. Voilà de quoi donner (presque) raison au poète futuriste Filippo Marinetti (1876-1944) lorsqu'il écrit : « Brûlons les gondoles, ces balançoires à crétins », ce qui n'est pas vraiment sympa pour nos amis les gondoliers. Et puis il y a eu cet autre touriste de je ne sais quelle nationalité, un jeune, qui a bravé les carabinieri en plongeant du pont du Rialto, puis en nageant entre taxis, vaporetti et gondoles. Il ne savait peut-être pas que deux ans auparavant, un Australien éméché a fait de même. C'était un capitaine de Skipper, m'a dit Carla Bagno qui faisait partie de l'équipe de réanimation quand il est arrivé à l'Ospedale Civile. Oui, parce qu'il est tombé sur un taxi qui passait à ce moment-là. Il a donc été réanimé, mais juste le temps de lui faire regretter sa grosse bêtise, car il a fini par mourir de ses blessures. Autre nouvelle estivale, le palazzo Pisani Moretta, l'un des joyaux du Grand Canal où a lieu le Bal du Doge pendant le carnaval, vient d'être vendu à un milliardaire chinois. Pour changer. Et c'est donc en ces jours de climat pesant et d'ambiance déliquescente qu'en sortant de chez moi, dimanche dernier pour être précis, je suis passé devant une porte sur laquelle était accroché un ruban bleu passé en boucle. Était inscrit dessus qu'en ce jour était né Elias. Et ça, c'est une nouvelle qui a balayé les autres. Alors j'ai eu envie de la partager, ou plutôt, je me suis senti le devoir de la relayer. Et ce matin, alors que je rentrais de ma tournée photos et que je préparais mentalement ce billet, toujours près de chez moi, donc à quelques pas de chez Elias, j'ai cru avoir une petite hallucination : sur une porte étaient accrochés deux rubans bleus. Hier sont nés Francesco et Gabriele.Alors oublions la ville qui se vend morceau par morceau, qui se dépeuple au profit d'une surpopulation de passage aux comportements parfois extravagants, et concentrons-nous sur ces trois rubans bleus, trois, comme les trois hommes qui à Mambré ont annoncé à Abraham que sa femme vieille et stérile allait donner naissance à un fils, qui serait à l'origine d'une nombreuse descendance. Bref, cela s'appelle une bénédiction.

 

"Quelle chance vous avez d'habiter Venise !"

« Quelle chance vous avez d'habiter Venise !» C'est ce que m'a déclaré hier une dame française de passage dans la galerie. Elle a raison. Mais pour une part seulement. Bien que cette dame vienne chaque année à Venise depuis presque quarante ans, elle ne peut imaginer l'épée de Damoclès suspendue au-dessus des résidents. Alors je lui ai raconté les deux incidents survenus cette semaine. Lundi dernier, des enfants jouaient au ballon devant le conservatoire, près du campo Santo Stefano. Les gendarmes sont arrivés et les enfants se sont trouvés pénalisés d'une amande de 66 € chacun. Une absurdité similaire s'était produite sur le Campo San Giacomo dell'Orio, il y a deux ans : des familles réunies sur le campo pour un goûter à l'occasion de l'anniversaire d'un des enfants ont également vu arriver les gendarmes qui les ont verbalisés. Je précise que le campo est par excellence l'endroit où jouent les enfants depuis que Venise est Venise. Et puis hier à la Celestia, mot d'ordre avait été donné à toutes les associations militantes pour tenir une manifestation pacifique devant la porte d'un immeuble. Parce que dans l'un des appartements vit une dame de 74 ans avec son fils handicapé. Un nouveau propriétaire vient d'acquérir l'appartement, et a décidé d'en faire un B&B, alors qu'il en a déjà deux. Il a donc adressé un mandat d'expulsion à la dame. Hier, les gendarmes devaient venir la déloger, et nous nous sommes retrouvés au même endroit pour leur offrir un comité d'accueil. Une équipe de l'émission française Envoyé Spécial était présente, ainsi que la RAI et la télévision locale. Le propriétaire a fini par se pointer en présence de son avocat, inquiet de voir son projet contesté et contrarié. Il a fait valoir la légalité de ses actes, ce à quoi un manifestant lui a rétorqué : « Tu es sale ! Tu es sale, parce qu'expulser une vieille dame de chez elle pour faire ton business, c'est sale ! Tu n'as donc pas honte ? » Et là, le proprio a pété un câble, a fait exploser sa vraie nature devant les caméras de télé en allant prendre au col le manifestant. Un gendarme qui était là les a séparés, puis le proprio a hurlé aux journalistes que s'ils diffusaient ces images (ce qu'ils ne manqueront pas de faire), il les traîneraient devant les tribunaux. Il avait parfaitement raison d'interdire la diffusion de son image, parce qu'il était très moche à voir. Résultat des courses, l'expulsion a été ajournée, puisque l'entrée de l'immeuble était bloquée par les manifestants. Il n'y a pas de quoi se réjouir de cette petite victoire. D'abord parce que la dame sera belle et bien expulsée, et la justice n'est pas de son côté, mais surtout, parce qu'à Venise, des expulsions de ce genre, il y en a six par jours. Je m'imagine être lu par juste trois pelés et un tondu, et c'est bien dommage, parce qu'il serait utile que cette réalité soit connue des visiteurs, juste pour qu'ils perçoivent mieux l'envers de la chance d'habiter Venise.

En attendant la fête...

Ces temps-ci, je suis las de San Marco, las de photographier au petit matin les bizarreries des touristes, alors je n'y vais plus, et je me concentre sur ce qui se passe dans mon quartier, et depuis deux semaines, sur la Giudecca, car je tiens le studio-galerie de Federico Suttera à Palanca. C'est lui qui m'a proposé le deal. J'assure l'ouverture quotidienne jusqu'à fin août, en échange de quoi j'y expose et vends mes propres photos. C'est ainsi que nous avons monté une exposition en commun, et il se trouve que les personnes qui passent ne perçoivent pas qu'il s'agit de deux artistes différents, on peut alors parler à juste titre de cohérence et d'harmonie. Je me rends donc chaque jour sur la Giudecca. Je descends aux Zitelle et marche jusqu'à Palanca en guettant le petit événement à capturer avec mon appareil. Ces jours-ci, la fondamenta n'offre pas un spectacle à l'honneur des résidents, c'est comme ça chaque année. Depuis déjà quinze jours, les groupes ou familles ont déjà réservé leur place avec de la craie ou du ruban adhésif, pour la fête du Redentore, le 14. L'autre jour, devant la boutique, j'ai vu un homme effacer la réservation d'une famille avec de l'acide. Tant qu'à faire ! Il ne craint pas les représailles, celui-là. À moins qu'il ait de l'artillerie lourde pour riposter. En tout cas, vive la fête ! Et à propos de fête, il y a eu celle donnée samedi dernier par les Amis du Nuovo Trionfo, à l'occasion de son retour, à la Pointe de la Douane, après deux ans d'absence pour cause de restauration. Il me manquait, ce bateau. Je prenais de ces nouvelles chaque fois que je croisais Massimo Gin, le président de l'association, et voilà qu'il est de nouveau amarré à Venise dans toute sa splendeur photogénique. L'autre jour, Bruno Crosera m'a montré des photos du canal de la Giudecca datant des années 20, où l'ont peut voir le canal parsemé de voiliers du même modèle. Un monde aujourd'hui non seulement disparu mais aussi inimaginable, s'il n'y avait pas ces photos pour en témoigner. Lors de la fête à bord du Nuovo Trionfo, j'ai fait connaissance de Mario Arnaldi qui a sculpté la nouvelle figure de proue. Lorsqu'il a évoqué Tonino Guerra (1920-2012) avec qui il a travaillé pendant vingt ans, j'ai ouvert de grands yeux, juste pour mieux considérer l'homme qui a côtoyé le co-scénariste de Fellini, de De Sica et de Tarkovski, ça n'est pas rien ! Le lendemain, je suis allé sur son site, et là, j'y ai découvert une œuvre qui m'a proprement enthousiasmé, des chefs d'oeuvre de technique et de poésie. Je vous joins le lien, allez voir vous-mêmes. Je vous recommande surtout la galerie consacrée aux cadrans solaires.

https://marnaldi.wixsite.com/amarte

Voilà ! À plus tard, sûrement après le feu d'artifice.

2666

Eh bien voilà, c'est fait, je suis venu à bout des 1356 pages du roman de Roberto Bolaño, 2666, ne pas confondre le titre et le nombre de pages. Ce n'est pas rendre justice à ce roman d'écrire que « j'en suis venu à bout », comme s'il s'était agi d'un pensum. Mais j'explique. J'ai commencé à lire ce livre dès sa sortie en France, en 2008, suite à la lecture d' une recension dans La Croix. Et j'ignore pourquoi je ne suis pas allé jusqu'au bout, et ce après plusieurs tentatives au fil des ans. La forme narrative et le style ne malmènent pourtant pas le lecteur. Mais il est vrai que la partie centrale du livre consacrée aux féminicides de Ciudad Juarez, dans le nord du Mexique (la ville est rebaptisée Santa Teresa dans le roman) est une épreuve à surmonter. Et donc. J'avais profité d'un passage à la librairie française de Rome pour racheter le livre laissé en France. Et hier, je l'ai terminé. Je sais donc qui se cache derrière le pseudonyme de Benno von Arcimboldi, auteur dont on ne sait absolument rien, personnage construit par Bolaño sur le modèle du romancier américain Thomas Pynchon, d'après certains critiques. Et à ma plus grande surprise, quelques dizaines de pages avant la fin, je me suis retrouvé à Venise, parce qu'Arcimboldi y vivait depuis plusieurs années. Son éditrice, la baronne von Zumpe, a retrouvé sa trace et s'en va le voir. Je cite :

« La baronne traversa la place du Ghetto Nuovo, puis traversa le pont en direction des Fondamenta degli Ormesini, prenait à gauche et arrivait à la rue Turlona, rien que de vieilles maisons, des bâtiments qui se soutenaient les uns les autres, comme des petits vieux atteints d'Alzheimer, un salmigondis de maisons et de couloirs labyrinthiques où l'on entendait des voix lointaines, des voix inquiètes qui s'interrogeaient et se répondaient avec grande dignité, jusqu'au moment où elle se trouva devant la porte d'Arcimboldi, dans un logement dont on ne savait pas très bien, ni depuis la rue, ni depuis l'intérieur, à quel étage, troisième ou quatrième, il se situait, peut-être au troisième et demi. » (P.1272).

Avant de rédiger ce post, j'aurais dû me rendre dans cette fameuse calle, d'abord pour en faire une photo, mais c'est à l'opposé de la ville et je n'ai pas le temps en ce moment. Et puis je ne veux pas y faire un crochet à la sauvette. Sans parler de pèlerinage, j'aimerais juste en profiter pour reconsidérer les différentes clés de lectures de ce roman on ne peut plus fascinant.

Il y a une autre brique qui attend sur l'une de mes étagères que j'en vienne à bout. 1465 pages. Contre-Jours. Et vous savez de qui ? Eh bien de Thomas Pynchon, justement. Et vous savez quand j'ai commencé à lire ce roman pour la première fois ? À sa sortie en France en 2008. Et vous savez où les personnages américains nous emmènent ? À Venise.

« Ici, dans cette ville ancienne devenue au cours du temps son propre masque, elle se mit à rechercher les instances de contre-lumière, des passages donnant sur des obscurités humides, des sotoporteghi aux issues invisibles, des visages absents, des lampes inexistantes au fond des calli. Elle découvrit ainsi, au fil des nuits d'une netteté de plus en plus décourageante, une ville secrète et ténébreuse... » (P.797)

Alors je vous le dis tout de suite : on se retrouvera... avec un sacré trousseau de clés !

VENISE EST LE MEILLEUR ENDROIT POUR ÊTRE JÉSUS !

Ce dimanche était le Cleaning-Day de printemps organisé par l'association Masegni & Nizioleti, sur le Campiello dei Squelini, à Dorsoduro, là-même où j'ai rejoint la bande la première fois pour nettoyer et repeindre le même mur. Il était resté propre pendant quelques années avant d'être à nouveau couvert de tags. Je ne prête jamais attention aux jolis mots que nous réduisons à néant, d'autant que le plus souvent il s'agit de simples gribouillages. Mais ce matin, en arrivant, mon regard a été attiré par cette phrase : Venezia is the best place to be Jesus. D'abord, je me suis dit que l'auteur habitait Venise ou Mestre-Marghera, et ensuite je me suis demandé ce qu'il a voulu signifier par cette affirmation peu banale : Venise est-elle le meilleur endroit pour se sentir investi de la mission de sauver la ville, et par extension la planète, ou le meilleur endroit pour être mis à mort ? J'ai posé la question aux amis, ils ont opté pour la première supposition, Venise ville idéale pour se la jouer sauveur du monde. Peut-être. Mais ceux que je connais qui correspondraient à ce profil ne vivent pas à Venise, ils ne s'y pointent que sporadiquement, le temps de sauver la ville avant de recommencer la fois suivante, donc. Quoiqu'il en soit, le mur n'avait pas à faire les frais de ce débat. Maintenant, il est tout propre. Jusqu'à quand, c'est une autre affaire.

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BONJOUR À VOUS !

 

Bonjour à vous, bienvenus dans ce blog qui sent encore la peinture fraîche ! Les deux événements qui ont marqué la vie citadine ce week-end, sont en eux-mêmes une excellente introduction à cette chronique. Samedi soir a eu lieu la troisième édition de In Campo con Scugeri e Pironi, expression dialectale qui signifie « sur le campo avec les cuillères et les fourchettes » les tables étaient dressées à ciel ouvert à Rialto, Campo Santa Margherita, Campo San Stin, Santa Marta... Et le lendemain la Marcia per la dignità di Venezia, autre façon de reprendre la ville. Le cortège d'un millier de personnes est parti de Piazzale Roma et a rejoint le Campo Manin en passant par Strada Nova. Pour commentaire de ces deux événements, je vous livre un extrait de mon livre Les Gens de Venise :

« Lorsque j'étais âgé d'une petite vingtaine d'années, j'ai écrit une série d'histoires que je voulais volontairement naïves, parce que je m'étais épuisé en prises de tête, et les grandes idées exprimées par de trop longues phrases étaient comme autant de lianes qui avaient fini par former une véritable jungle. Dans ma tête, donc. Alors j'ai fait table rase. Je me suis exercé à rédiger des histoires brèves, avec des phrases si possible sans subordonnées, pour exprimer des sujets simples et clairs. Exercices de restructuration mentale et linguistique. Parmi ces récits, il y en avait un qui s'intitulait La Sorcière et la Fleur des Lunes, auquel j'avais mis un point final durant mes premiers jours à l'armée. L'argument principal était le suivant. Une femme prénommée Isabelle avait été mise en quarantaine par les gens de son village, parce que c'est à elle qu'avait été imputée la responsabilité d'une tempête de neige en plein mois d'août, je passe les détails. Quelques jours plus tard parvient au village la nouvelle qu'un fléau sous forme d'une vague de fumée verte s'avance au travers de la région tuant tous les habitants sur son passage. La panique des villageois s'accroît au fur et à mesure que la vague se rapproche jusqu'à poindre à l'horizon et encercler la plaine. Alors Isabelle parle, et on l'écoute, sorcière ou pas, parce que l'urgence a détruit la bêtise, et elle ordonne aux habitants de préparer une fête, de se mettre tout de suite aux fourneaux, de dresser les tables dehors, d'assembler un orchestre, parce que si la situation est si désespérée, alors il vaut mieux que la mort les fauche en pleine joie. Ils obéissent, malgré la vague de fumée verte qui s'approche, fait écran au ciel bleu. Et alors que les préparatifs avancent, que la joie commence à se faire sentir comme un moteur qui aurait eu peine à démarrer à cause du gel, quelqu'un pointe le nuage du doigt, et tout le monde observe qu'il recule. Quand à l'aube la fête a eu fini de battre son plein, le nuage de fumée verte avait disparu, y compris de toutes les imaginations. J'ai relu ce récit comme tous les autres quelques années plus tard, alors que je n'avais pas encore passé la trentaine. La naïveté que j'avais voulue m'a cette fois agacé, je l'ai perçu comme un témoignage d'immaturité que j'avais plutôt intérêt à éliminer. J'ai jeté toutes ces pages. Et de nouvelles années plus tard, je l'ai regretté. Parce que je me suis rendu compte que ce que j'avais exprimé, surtout dans cette histoire, était le fait d'une conviction qui, comme un serpent de mer, surgissait de temps à autre, jusqu'à s'affirmer complètement, ici, à Venise. Cette conviction me paraît encore tellement empreinte de naïveté, de simplisme, que je n'ose l'affirmer en public, de la même façon que j'avais mis à la corbeille l'histoire d'Isabelle et du fléau. Et pourtant. Je crois que sortir de chez soi pour manifester, surtout sur le mode dont on le fait à Venise, c'est-à-dire dans une certaine liesse, a un pouvoir physique sur le réel que nous voudrions changer. Bien sûr, les paquebots de croisière, par exemple, n'en reculeront pas pour autant physiquement jusqu'à être expulsés de la lagune une bonne fois pour toutes. Mais il faut prendre au sérieux le pouvoir de la Fête, et de la bienveillance mutuelle qu'elle conditionne, plus qu'elle n'en est la condition. La Fête doit être non un but mais un projet de vie qui va s'enchâsser dans la banalité du quotidien. Et Venise est une ville, la ville, qui favorise cela. Parce qu'il n'y a pas de voitures. Les campi et calli sont alors depuis toujours l'extension des demeures, le salon commun, ce qu'est un cloître pour un monastère. On s'y croise, on s'y attarde, on y boit, on y mange, et de là, on échafaude. On lance l'idée de l'événement qui rassemble et change la face de la semaine, et on l'organise, et on invite. »

 

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