Faisons le point...

Eh bien voilà ! Je commence par répondre à une question qui hante les trois-quarts de la population mondiale : pourquoi n’ai-je pas rédigé de billet sur mon blog depuis tant de semaines ? Une question qui renvoie à celle que je me suis posé en ouvrant ce blog : à qui vais-je m’adresser ? Aux francophones qui ne vivent pas à Venise, c’est certain. Mais quelle soupe leur servir ? Je n’ai pas survolé le profil des autres blogeurs connectés à Venise, mais depuis six ans que j’habite ici, j’ai noté que les Français, disons « amoureux de Venise » pour reprendre une expression cliché, ont beaucoup de difficultés à entendre la réalité de vie vénitienne, comme si les témoignages du terrain menaçaient d’anéantir l’image d’une Venise idéale, une sorte de terre promise fantasmée, une destination vers laquelle tendre pour, je ne sais pas, échapper à un quotidien insatisfaisant. Je suis bien conscient d’entretenir moi-même cet idéal en publiant des photos qui font oublier ou ignorer les malheurs de la ville. Mais là, sur ce blog, je ne me sens pas du tout de proposer une même ligne éditoriale. Alors ne me resterait-il qu’à publier des nouvelles tristes, inquiétantes, voire dramatiques ? Ou à raconter les conneries des touristes ? Presque. C’est pourquoi, considérant les événements qui font l’actualité courante de la ville, j’ai fini par m’abstenir pour ne pas faire fuir le peu de lecteurs qui me suivent. Est-ce un bon choix ? Je ne pense pas. Disons que pour l’instant je n’ai pas trouvé la juste mesure. 

En revanche, l’acqua alta dont la ville a été victime avant-hier est un malheur que personne ne peut contourner, qui provoque une désolation unanime, même si le déni reprendra le pas chez un bon nombre sur la gestion de l’habitat au fil des années à venir : à moyen terme, les bouleversements climatiques rendront Venise inhabitable. D’accord, on ne vit pas ici à Alep ou à Bagdad. Ce serait faire injure à la ville et à la vie de ne pas considérer le privilège d’habiter Venise. Et le sentiment de ce privilège est d’autant plus vif quand on a conscience de l’épée de Damoclès suspendue au-dessus des résidents. 

Il y a quelques années, la première fois que j’ai rencontré Roberta de Rossi, la journaliste de la NUOVA DI VENEZIA, elle m’a demandé : « Qu’est-ce qui t’a amené à t’installer à Venise ? Il faut être fou pour venir vivre ici ! » Je n’ai pas compris en quoi c’était de la folie, de l’inconscience, de s’installer à Venise. Au fil des mois et des années qui ont suivi, j’ai souvent repensé aux propos de Roberta, et j’ai bien dû en admettre leur juste fondement. Surtout avant-hier. J’étais en fin de matinée à San Marco à filmer l’eau qui montait, sans prendre conscience du sinistre qui se préparait. Vers 13 heures, j’ai décidé de rentrer chez moi, à San Pietro, parce que la situation commençait à être préoccupante, et lorsque j’ai découvert les Schiavoni, les Sette Martiri et la Via Garibaldi entièrement immergées, j’ai pénétré comme tout le monde ici dans un très, très mauvais rêve, dont on s’est réveillés bien assommés. La nouvelle la plus triste concerne les dommages subies par la Basilique San Marco. Elle a été ensevelie sous 90 cm d’eau, et l’eau de la lagune n’est pas pure, elle est sale et corrosive. Les “procuratori”, à savoir les administrateurs de San Marco, ont fait savoir hier que l’édifice avait vieilli de vingt ans en une seule journée, parce que les briques datant du IXe siècle ont bu cette eau malsaine, parce que les mosaïques étaient très endommagées. Ils ont donc lancé un appel pour que la sauvegarde de Venise ne soit pas seulement le fait de discours, mais qu’il était temps de s’activer pour mieux protéger le centre historique de l’acqua alta, donc d’achever la construction du Mose (cela arrivera-t-il un jour ? Tout le monde en doute depuis longtemps).

Alors comment vais-je conclure ce billet ? En vous disant que le jour suivant, le ciel était magnifique, la lumière triomphante. Et que ce matin, au moment où je rédige ces lignes, il pleut à seaux et la sirène annonce la prochaine acqua alta. Voilà, c’est la vie, on se protège, on rebondit, bref, on s’adapte et on ne se laisse pas aller.