BONJOUR À VOUS !

 

Bonjour à vous, bienvenus dans ce blog qui sent encore la peinture fraîche ! Les deux événements qui ont marqué la vie citadine ce week-end, sont en eux-mêmes une excellente introduction à cette chronique. Samedi soir a eu lieu la troisième édition de In Campo con Scugeri e Pironi, expression dialectale qui signifie « sur le campo avec les cuillères et les fourchettes » les tables étaient dressées à ciel ouvert à Rialto, Campo Santa Margherita, Campo San Stin, Santa Marta... Et le lendemain la Marcia per la dignità di Venezia, autre façon de reprendre la ville. Le cortège d'un millier de personnes est parti de Piazzale Roma et a rejoint le Campo Manin en passant par Strada Nova. Pour commentaire de ces deux événements, je vous livre un extrait de mon livre Les Gens de Venise :

« Lorsque j'étais âgé d'une petite vingtaine d'années, j'ai écrit une série d'histoires que je voulais volontairement naïves, parce que je m'étais épuisé en prises de tête, et les grandes idées exprimées par de trop longues phrases étaient comme autant de lianes qui avaient fini par former une véritable jungle. Dans ma tête, donc. Alors j'ai fait table rase. Je me suis exercé à rédiger des histoires brèves, avec des phrases si possible sans subordonnées, pour exprimer des sujets simples et clairs. Exercices de restructuration mentale et linguistique. Parmi ces récits, il y en avait un qui s'intitulait La Sorcière et la Fleur des Lunes, auquel j'avais mis un point final durant mes premiers jours à l'armée. L'argument principal était le suivant. Une femme prénommée Isabelle avait été mise en quarantaine par les gens de son village, parce que c'est à elle qu'avait été imputée la responsabilité d'une tempête de neige en plein mois d'août, je passe les détails. Quelques jours plus tard parvient au village la nouvelle qu'un fléau sous forme d'une vague de fumée verte s'avance au travers de la région tuant tous les habitants sur son passage. La panique des villageois s'accroît au fur et à mesure que la vague se rapproche jusqu'à poindre à l'horizon et encercler la plaine. Alors Isabelle parle, et on l'écoute, sorcière ou pas, parce que l'urgence a détruit la bêtise, et elle ordonne aux habitants de préparer une fête, de se mettre tout de suite aux fourneaux, de dresser les tables dehors, d'assembler un orchestre, parce que si la situation est si désespérée, alors il vaut mieux que la mort les fauche en pleine joie. Ils obéissent, malgré la vague de fumée verte qui s'approche, fait écran au ciel bleu. Et alors que les préparatifs avancent, que la joie commence à se faire sentir comme un moteur qui aurait eu peine à démarrer à cause du gel, quelqu'un pointe le nuage du doigt, et tout le monde observe qu'il recule. Quand à l'aube la fête a eu fini de battre son plein, le nuage de fumée verte avait disparu, y compris de toutes les imaginations. J'ai relu ce récit comme tous les autres quelques années plus tard, alors que je n'avais pas encore passé la trentaine. La naïveté que j'avais voulue m'a cette fois agacé, je l'ai perçu comme un témoignage d'immaturité que j'avais plutôt intérêt à éliminer. J'ai jeté toutes ces pages. Et de nouvelles années plus tard, je l'ai regretté. Parce que je me suis rendu compte que ce que j'avais exprimé, surtout dans cette histoire, était le fait d'une conviction qui, comme un serpent de mer, surgissait de temps à autre, jusqu'à s'affirmer complètement, ici, à Venise. Cette conviction me paraît encore tellement empreinte de naïveté, de simplisme, que je n'ose l'affirmer en public, de la même façon que j'avais mis à la corbeille l'histoire d'Isabelle et du fléau. Et pourtant. Je crois que sortir de chez soi pour manifester, surtout sur le mode dont on le fait à Venise, c'est-à-dire dans une certaine liesse, a un pouvoir physique sur le réel que nous voudrions changer. Bien sûr, les paquebots de croisière, par exemple, n'en reculeront pas pour autant physiquement jusqu'à être expulsés de la lagune une bonne fois pour toutes. Mais il faut prendre au sérieux le pouvoir de la Fête, et de la bienveillance mutuelle qu'elle conditionne, plus qu'elle n'en est la condition. La Fête doit être non un but mais un projet de vie qui va s'enchâsser dans la banalité du quotidien. Et Venise est une ville, la ville, qui favorise cela. Parce qu'il n'y a pas de voitures. Les campi et calli sont alors depuis toujours l'extension des demeures, le salon commun, ce qu'est un cloître pour un monastère. On s'y croise, on s'y attarde, on y boit, on y mange, et de là, on échafaude. On lance l'idée de l'événement qui rassemble et change la face de la semaine, et on l'organise, et on invite. »

 

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