"Quelle chance vous avez d'habiter Venise !"

« Quelle chance vous avez d'habiter Venise !» C'est ce que m'a déclaré hier une dame française de passage dans la galerie. Elle a raison. Mais pour une part seulement. Bien que cette dame vienne chaque année à Venise depuis presque quarante ans, elle ne peut imaginer l'épée de Damoclès suspendue au-dessus des résidents. Alors je lui ai raconté les deux incidents survenus cette semaine. Lundi dernier, des enfants jouaient au ballon devant le conservatoire, près du campo Santo Stefano. Les gendarmes sont arrivés et les enfants se sont trouvés pénalisés d'une amande de 66 € chacun. Une absurdité similaire s'était produite sur le Campo San Giacomo dell'Orio, il y a deux ans : des familles réunies sur le campo pour un goûter à l'occasion de l'anniversaire d'un des enfants ont également vu arriver les gendarmes qui les ont verbalisés. Je précise que le campo est par excellence l'endroit où jouent les enfants depuis que Venise est Venise. Et puis hier à la Celestia, mot d'ordre avait été donné à toutes les associations militantes pour tenir une manifestation pacifique devant la porte d'un immeuble. Parce que dans l'un des appartements vit une dame de 74 ans avec son fils handicapé. Un nouveau propriétaire vient d'acquérir l'appartement, et a décidé d'en faire un B&B, alors qu'il en a déjà deux. Il a donc adressé un mandat d'expulsion à la dame. Hier, les gendarmes devaient venir la déloger, et nous nous sommes retrouvés au même endroit pour leur offrir un comité d'accueil. Une équipe de l'émission française Envoyé Spécial était présente, ainsi que la RAI et la télévision locale. Le propriétaire a fini par se pointer en présence de son avocat, inquiet de voir son projet contesté et contrarié. Il a fait valoir la légalité de ses actes, ce à quoi un manifestant lui a rétorqué : « Tu es sale ! Tu es sale, parce qu'expulser une vieille dame de chez elle pour faire ton business, c'est sale ! Tu n'as donc pas honte ? » Et là, le proprio a pété un câble, a fait exploser sa vraie nature devant les caméras de télé en allant prendre au col le manifestant. Un gendarme qui était là les a séparés, puis le proprio a hurlé aux journalistes que s'ils diffusaient ces images (ce qu'ils ne manqueront pas de faire), il les traîneraient devant les tribunaux. Il avait parfaitement raison d'interdire la diffusion de son image, parce qu'il était très moche à voir. Résultat des courses, l'expulsion a été ajournée, puisque l'entrée de l'immeuble était bloquée par les manifestants. Il n'y a pas de quoi se réjouir de cette petite victoire. D'abord parce que la dame sera belle et bien expulsée, et la justice n'est pas de son côté, mais surtout, parce qu'à Venise, des expulsions de ce genre, il y en a six par jours. Je m'imagine être lu par juste trois pelés et un tondu, et c'est bien dommage, parce qu'il serait utile que cette réalité soit connue des visiteurs, juste pour qu'ils perçoivent mieux l'envers de la chance d'habiter Venise.