Rubans bleus.

Que s'est-il passé de notable à Venise au cours de ces dix derniers jours ? S'il faut d'abord parler de la pluie et du beau temps, disons que sortir de chez soir revient à entrer dans un bain turc, on n'entre pas dans les détails sur l'état des T-shirt. Sinon on a eu droit à ces quelques faits divers touristiques qui chaque année fournissent de la matière aux journalistes de la Nuova et du Gazzettino. D'abord, un vol de gondole. Bon, d'accord, le couple de quadras américains qui a fait ça a parlé d'empreint, ils ne comptaient pas rentrer chez eux avec. Il n'empêche qu'ils ne se sont pas embarrassés de scrupules pour prendre une gondole amarrée devant le Danieli, et s'en aller faire une « promenade romantique » (sic) sur le bassin de San Marco. Tout cela bien sûr caché par la nuit bienveillante, mais éclairé par la pleine lune à peine sortie de l'éclipse. Comme le mouvement de rame propre aux gondoles ne s'improvise pas, l'embarcation a vite été repérée à cause de ses oscillations bizarres. La police a été alertée et le couple d'amoureux ira vivre un épisode de sa love story devant le tribunal. Voilà de quoi donner (presque) raison au poète futuriste Filippo Marinetti (1876-1944) lorsqu'il écrit : « Brûlons les gondoles, ces balançoires à crétins », ce qui n'est pas vraiment sympa pour nos amis les gondoliers. Et puis il y a eu cet autre touriste de je ne sais quelle nationalité, un jeune, qui a bravé les carabinieri en plongeant du pont du Rialto, puis en nageant entre taxis, vaporetti et gondoles. Il ne savait peut-être pas que deux ans auparavant, un Australien éméché a fait de même. C'était un capitaine de Skipper, m'a dit Carla Bagno qui faisait partie de l'équipe de réanimation quand il est arrivé à l'Ospedale Civile. Oui, parce qu'il est tombé sur un taxi qui passait à ce moment-là. Il a donc été réanimé, mais juste le temps de lui faire regretter sa grosse bêtise, car il a fini par mourir de ses blessures. Autre nouvelle estivale, le palazzo Pisani Moretta, l'un des joyaux du Grand Canal où a lieu le Bal du Doge pendant le carnaval, vient d'être vendu à un milliardaire chinois. Pour changer. Et c'est donc en ces jours de climat pesant et d'ambiance déliquescente qu'en sortant de chez moi, dimanche dernier pour être précis, je suis passé devant une porte sur laquelle était accroché un ruban bleu passé en boucle. Était inscrit dessus qu'en ce jour était né Elias. Et ça, c'est une nouvelle qui a balayé les autres. Alors j'ai eu envie de la partager, ou plutôt, je me suis senti le devoir de la relayer. Et ce matin, alors que je rentrais de ma tournée photos et que je préparais mentalement ce billet, toujours près de chez moi, donc à quelques pas de chez Elias, j'ai cru avoir une petite hallucination : sur une porte étaient accrochés deux rubans bleus. Hier sont nés Francesco et Gabriele.Alors oublions la ville qui se vend morceau par morceau, qui se dépeuple au profit d'une surpopulation de passage aux comportements parfois extravagants, et concentrons-nous sur ces trois rubans bleus, trois, comme les trois hommes qui à Mambré ont annoncé à Abraham que sa femme vieille et stérile allait donner naissance à un fils, qui serait à l'origine d'une nombreuse descendance. Bref, cela s'appelle une bénédiction.