Franco "Libri".

Que s'est-il donc passé au fil des ces derniers jours, au fil de l'eau ? Bien sûr des plongeons, encore des plongeons, je n'allais tout de même pas m'étendre à nouveau sur le sujet, même si... Quand il y a trois semaines un Australien a plongé du pont du Rialto en tutu rose, j'ai bien failli ajouter mon grain de sel, mais finalement, je n'ai pas trouvé sur quoi broder, pas même sur le tutu. Et puis pas plus tard qu'avant-hier, on a eu droit au plongeon d'une étudiante américaine, dix-huit ans, état du Wyoming. Alors elle, ça a été le fait d'un très mauvais calcul (au fait, à propos de l'usage de son cerveau, elle est étudiante en quoi?) : elle est montée à bord du vaporetto sans payer son billet, et pas de bol, des contrôleurs sont montés à leur tour à l'arrêt de San Angelo, et c'est là que s'est opéré le mauvais calcul : plutôt que de payer les 57 € d'amende mentionnés en avertissement à l'intérieur du bateau, l'Amerloque qui avait dû voir « The Tourist » au moins trente fois a préféré plonger dans le Grand Canal. Et alors qu'elle s'enfuyait à la nage entre gondoles, taxiboats et vaporetti, telle la doublure d'Angelina Joly, elle a été récupérée par la police. Donc, au lieu de 57 €, elle a en payé 527. Et moi, au final, j'ai fini par raconter ces incidents alors que je voulais évoquer la figure de Franco Teardo, dit Franco Libri. La mention de l'amende pourrait cependant servir de transition solide, pas du tout tirée par les cheveux que Franco avait tout blancs, comme ceux de Charlton Heston descendant du Sinaï avec les Dix Commandements gravés dans la pierre. Parce que j'ai su comment il s'appelait quand en 2014, il s'en est pris une de façon si choquante qu'une bonne partie de la population s'est mobilisée, via une pétition, entre autre, pour la faire sauter. J'explique. Pour introduire la petite histoire me revient en mémoire le sujet sur lequel j'ai planché pour l'épreuve de Français du bac lors du siècle précédent, du dernier millénaire (je n'avouerai mon âge même pas sous la torture) : « Existe-t-il des œuvres mortes ? » La réponse de Franco aura été définitivement « Non ». Il a ainsi passé la majeure partie de sa vie à sauver les livres de l'oubli et des ordures, et a ainqi constitué une librairie en plein air, principalement sur le muret de la fondamenta de San Biagio (voir photo). Pour lui, les livres ne devaient pas être vendus, mais lus. Alors il laissait ses livres récupérés un peu partout dans la ville à la disposition des passants. Il y en avait en beaucoup de langues, et de genres des plus variés. Des romans, des livres d'art, des essais, bref de tout. Et comme malheureusement nous vivons dans une société où tout est bon à faire de l'argent, à commencer par votre envie de pisser, trouver au coin d'une calle des livres gratuits, ça peut paraître bizarre, suspect. Et donc. Pour en revenir et en terminer avec cette histoire d'amende, précisons déjà que Franco a été durant quelques dizaines d'années un employé de la Commune. Et c'est cette même commune, au travers d'agents zélés, alertés par une dénonciation, a-t-on dit, que Franco s'est retrouvé gratifié d'une amende de 5164 € pour activité commerciale illicite sur la voie publique. Fin de l'histoire, l'amende a sauté, parce que soutiens et protestations en faveur du sauveur de bouquins a pesé très lourd. Et fin de l'histoire de Franco, hier. La nouvelle de sa mort s'est répandue en quelques heures sur les réseaux sociaux dès ce matin, et ce soir dans la presse locale. J'ai appris à l'occasion qu'il avait constitué une bibliothèque pour la prison des femmes de la Giudecca, et aussi qu'en réaction au récent cambriolage de sa barque, il a regretté que les voleurs n'aient pas pris les livres pour se distraire et se cultiver. Alors voilà. On ne verra plus Franco libri avec son verre de spritz à la main déambuler dans Dorsoduro. Et ça, ça vous change d'un coup le visage d'une ville.