Lynchages en série à Venise

Pil est le surnom d’une amie qui habite à l’Accademia. Hier, près de chez elle en plein après-midi, dans cette zone de Venise où passent beaucoup de touristes et d’enfants entre l’école et la maison, elle a vu un jeune adolescent se faire tabasser par une bande de jeunes masqués de lunettes de soleil et de cagoules. Il ne faisait que passer par là, eux étaient à l’affut d’une victime à démolir. Le gamin gisait à terre couvert de sang, il se faisait rouer de coups sous les yeux des passants et des amis qui l’accompagnaient, et personne n’a réagi. Les agresseurs se sont enfuis en toute impunité. Pil a regardé, paralysée par la surprise et la peur, peut-être cela a-t-il aussi été le cas des autres témoins. Ce même acte de violence s’est produit la semaine dernière, et c’est le jeune fils d’un ami, Paolo, qui en a fait les frais. Il est en ce moment à l’hôpital. La presse locale avait fait état d’un fait semblable quelques jours auparavant. 

Je me trouve en peine de commenter ces actes inédits dans Venise, une ville au taux de délinquance extrêmement faible. Il y aurait trop à dire, que ce soit sur l’éducation, sur la violence qui monte et sévit partout en Europe, violence physique, mais aussi ces violences verbales qui se déchaînent sur les réseaux sociaux sous couvert de pseudonymes. Je voudrais juste ici placer ces faits len regard d’une certaine politique de l’administration communale. Le maire de Venise, Luigi Brugnaro, entre autres promesses de campagne, avait annoncé un service de sécurité renforcé. Or, aucune patrouille ne s’est trouvée sur les lieux lors des agressions, et les malfaiteurs ne peuvent être sans savoir qu’on en croise très peu en ville. Le temps d’alerter la police et qu’elle se déplace, le mal est fait. 

En revanche, deux interventions récentes des forces de l’ordre sont à évoquer. La première : un papa traversait la place Saint-Marc avec son enfant de quatre ans en patinette. Peut-être aurait-il dû savoir que le maire venait d’interdire l’usage des patinettes dans certaines zones de la ville, afin de ne pas gêner le flux touristique. L’enfant n’a même pas eu le temps de traverser le place qu’il s’est trouvé interpelé par les forces de l’ordre et s’est retrouvé condamné à une soixantaine d’euros d’amende. La seconde : deux résidents avaient installé des chaises devant la porte de l’un d’eux pour bavarder en plein air. Les forces de l’ordre sont arrivées, les deux messieurs se sont vus également verbalisés, parce que le conseil communal avait décrété qu’il n’était plus permis aux résidents de « squatter » le pas de leur porte considéré comme lieu publique. Il va sans dire que la coutume vénitienne de dresser une table devant chez soi pour réunir ses amis, n’est maintenant plus possible. Qu’on se souvienne du goûter d’anniversaire organisé par quelques parents sur le campo San Giacomo dell’Orio, il y aura bientôt deux ans. La police a débarqué, les amendes ont été distribuées. Décréter de tels interdits est rentable pour les caisses de la commune, cette façon d’ « administrer » n’étant pas le propre de Venise. J’espère faire juste preuve de simplisme et de mauvais esprit en imaginant que si les forces de l’ordre ne se déplacent pas quand des jeunes se font lyncher en série en pleine journée, ce serait parce que leur arrestation ne ferait pas entrer d’argent. Je me souviens également de cette fois où un ami qui habite campo Santa Margherita a été réveillé en pleine nuit par une rixe au couteau sous ses fenêtres. Il a appelé les carabinieri qui ne se sont pas déplacés. 

Alors que faudrait-il raisonnablement conclure à tout cela ? Ce ne sont que des lieux communs qui me viennent à l’esprit, « Mais que fait la police ? », « Tout fout le camp ! » … Parce que l’entendement se trouve aussi démuni et sidéré que l’était Pil hier. Seule une question domine, celle que j’ai entendue dans la bouche d’une amie, Gianna, face à la dégradation de la ville : « Ma dove stiamo andando ? » Mais où sommes-nous en train d’aller ? C’est le mélange d’effarement et d’angoisse qu’elle avait dans le ton qui m’a marqué, au point qu’aujourd’hui je la fasse mienne.

(Précision au sujet de la photo : le lieu du lynchage d’hier).