Ce matin...

Ce matin, je suis sorti vers 6h45. Il faisait encore noir. Depuis le pont de Quintavale, rien ne laissait supposer quelle géographie du ciel l’aube révèlerait, mais au bout de la Via Garibaldi, j’ai vu s’étendre juste au-dessus de la lagune un long nuage qui promettait de devenir rose. Et c’est ce qui s’est produit quelques instants plus tard. Mais moi, je photographiais en noir et blanc. Cet homme qui avançait seul sur la Rive des Schiavoni, par exemple je  regardais sa silhouette s’approcher du pont sur lequel je me tenais, ses mains dans les poches d’un anorak, sa tête couverte d’une casquette, enfoncée entre les épaules. Il regardait par terre, impossible de distinguer son visage. Il était l’hiver à lui tout seul.

Je suis rentré chez moi avant de ressortir quelques minutes plus tard pour me rendre à la messe et ensuite faire les courses. Via Garibaldi, paroisse San Francesco di Paola, la mienne est celle des Frari, mais de temps en temps, je vais ici à la messe en semaine par commodité. Je me suis assis sur un banc, toujours le même, puis est arrivé  le « petit bonhomme ». Parce qu’il est effectivement petit, qu’on ne lui donne pas d’âge, que je ne connais pas son nom. Je sais juste qu’il vient de Bosnie. Sa silhouette fait partie du décor de la Via Garibaldi depuis environ deux ans. Il se tient ordinairement assis sur les talons près de la barque de fruits et légumes, un gobelet de carton devant lui. Chaque fois que je passe à cette hauteur de la fondamenta, il me salue avec une effusion qui me gêne un peu, et j’ignore si c’est en mémoire de ce qui m’est arrivé de lui donner, ou de ce que pourrais lui donner encore. Bref, il me saluerait seulement par gratitude ou par intérêt. Il arrive qu’il soit embauché par le poissonnier juste en face ou par Luca, le maraîcher de la barque, pour aider au rangement de la marchandise avant la fermeture. Il manifeste alors l’entrain de qui a trouvé du travail, même pour une seule heure, il semble avoir des ressors à la place des jambes tant il est prompt à exécuter les tâches. Et là, dans l’église, il s’est d’abord tenu debout devant la statue de la Vierge, s’est signé et s’en est allé s’asseoir sur le banc devant le mien. Et l’idée m’a traversé que même sans feindre la foi, il pourrait venir ici pour profiter d’un surplus d’aumône. Il s’est mis à genoux, et j’ai regardé ses mains jointes. C’était des mains comme les aurait peintes Caravaggio, comme il l’avait fait des pieds nus du pèlerin agenouillé devant la Madone à l’enfant. Des mains noueuses à force d’être au contact d’éléments durs, rugueux et pas vraiment propres. Des pierres, par exemple. Et je regardais son visage à peine de profil, je ne distinguais que de la concentration. Lorsque le prête à invité les fidèles à échanger un signe de paix, il est venu vers moi et m’a serré la main sans croiser mon regard. Et lorsque la corbeille da la quête est passée devant lui, il y a mis la pièce qu’il tenait prête. Et de retour des courses, je l’ai revu, agenouillé devant son gobelet. 

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