Des fleurs pour M.

Il y a trois semaines de cela, passant devant le kiosque à journaux de la Via Garibaldi, je vois en première page du Gazzettino « Amants surpris à faire l’amour sous le Pont de Calatrava ». Ma première réaction a été « Encore ? » parce que c’est loin d’être la première fois, et la seconde « Quel intérêt d’en faire la Une du journal ? ». Le lendemain, me retrouvant avec Matteo et Valerio pour manger un panino, cette histoire de couple sous le pont s’invite dans la conversation par je ne sais plus quelle porte. J’apprends que les ébats ont été filmés par un quidam et la vidéo balancée sur les réseaux sociaux. Quand Matteo l’a vue passer, il a reconnu la fille. Valerio et moi pensions qu’il s’agissait une fois de plus d’un couple de touristes, mais ça n’était pas le cas. La jeune femme est Vénitienne, et Matteo nous dit qu’il la connait depuis longtemps : elle souffre de toxicomanie ; ses parents sont des gens très bien qui font tout pour l’aider à s’en sortir, ni eux ni leur fille ne méritaient de voir cette dernière mise au pilori, objet de toutes les railleries en ces jours où l’actualité n’offrirait rien de plus scandaleux. 

Lundi dernier, nous apprenions le décès de la jeune femme, publiquement connue comme étant « celle qui sous le pont… ». Un accident dû à ce qui ressemblerait à une overdose. Elle avait trente-six ans. Le lendemain, au cours d’une soirée avec quelques amis, nous évoquions le phénomène de ce qu’on appelle les « Haters», ces personnes que nous côtoyons sûrement dans le quotidien sans rien soupçonner de leurs activités cybernétiques anonymes : cracher sur les gens, les ensevelir sous des tombereaux d’insultes. Et nous interrogeant sur ce que cette façon de faire révèle du mauvais état de notre société, Paolo dit qu’après avoir lu les commentaires sous l’article qu’un site d’information a consacré à la mort de la jeune femme, il a pensé que nous avions touché le fond. Des insultes qui, pour résumer, n’étaient que des variations sur : « Tant mieux ! Une toxico en moins ! » Alors j’ai pensé une fois de plus aux parents. C’était la double peine pour eux.

Giovanni Montanaro, journaliste et écrivain, était autrefois en classe avec M. Il a publié hier un article à sa mémoire. Pour la nettoyer des crachats. Il n’a livré que la première lettre de son prénom, alors j’en ferai de même. Il a usé d’une formule qui m’a touché, parce qu’elle raconte tant de drames semblables : « Elle avait tout pour réussir, la sécurité affective et matérielle, l’intelligence. Mais M. s’est perdue. Elle s’est perdue à l’improviste, elle s’est perdue lentement. » Elle s’est perdue à l’improviste, elle s’est perdue lentement. Au moment où je retranscris ces mots, je suis encore ému par leur profondeur et leur délicatesse. Et hier soir, au cours d’une réunion où se trouvaient des amis qui tous l’étaient aussi de la jeune femme et de ses parents, j’en ai su davantage sur ses dernières années, ses derniers jours. Elle avait fait un séjour dans un centre de désintoxication, la cure avait très bien marché. Elle ne touchait plus à la drogue, mais devait poursuivre un traitement. Elle était retournée habiter chez ses parents pour bénéficier du soutien et de la chaleur nécessaires à sa reprise. Puis après un certain temps, elle a décidé qu’elle était suffisamment solide pour s’émanciper et partir vivre avec son petit ami. Elle était encore trop fragile, mais personne ne pouvait l’empêcher de mener sa vie comme elle le désirait. Et c’est peu de temps après que rencontrant un ami qui allait très mal et demandait son assistance, elle s’est laissée aller à boire de l’alcool avec lui. Un soir. Ce même soir qui a fini sous le pont de Calatrava, dans le champ du portable d’un inconnu sans scrupules. Et deux semaines plus tard, elle s’en allait sans l’avoir voulu.

Je me suis rendu à ses obsèques ce matin. D’abord parce que je tenais à être une présence en plus pour soutenir sa famille qui avaient vu leur fille salie jusque dans la mort. Ensuite parce que la messe était célébrée dans ma paroisse, et que de ce fait, je me retrouvais avec bon nombre d’amis communs qui avaient été soit ses camarades, soit ses professeurs… Nous étions plusieurs centaines à attendre le cercueil devant la basilique. Près des marches, assis par terre, toujours le même clochard qui souhaite une bonne journée à ceux qui entrent et qui sortent, paroissiens et touristes, sa façon de demander à ce qu’on mette une pièce dans la casquette qu’il tend. Il ne semblait pas prendre conscience de la singularité de l’événement qui rassemblait là tant de gens. Il continuait à dire « Bonne journée ! Bonne journée ! » Pourtant il n’était pas décalé, sa présence n’avait rien d’incongru. Bien au contraire. Dans l’assemblée de ceux qui venaient rendre hommage et dire adieu à celle qui s’étaient perdue à l’improviste, lentement, cet homme que je vois si souvent et dont j’ignore le nom était on ne peut plus à sa place, on ne peux mieux intégré dans la Communauté des Hommes. 

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