Attendons voir...

Un journaliste de France 24 m’a interviewé sur Skype en début de semaine, à propos la manifestation (géante !) de samedi dernier en réaction à l’accident du 2 juin. Il m’a fait parler 35 minutes pour ne retenir qu’une minute et demie dans le cadre d’une émission qui sera diffusée demain, samedi. J’ignore quels seront les choix de montage de la rédaction. Alors au cas où la dernière question qui m’a été posée ne soit pas retenue, j’y réponds ici, parce que la réponse me tient à coeur. « Est-ce que l’accident de dimanche et la manifestation de samedi dernier régleront le problème des bateaux de croisière ? » Sans hésiter une seconde, j’ai répondu négativement. La réponse n’engage que moi, des amis à qui je parlais de cela hier soir n’étaient pas du même avis. Et j’ai expliqué la raison de mon pessimisme. 

Le 17 août 2013, un vaporetto a heurté une gondole sur le Grand Canal. Le choc a fait tomber dans l’eau une petite fille allemande embarquée sur la gondole avec ses parents. Son père, Joachim Vogel, professeur en criminologie à l’université de Munich, a aussitôt plongé pour la récupérer. Il a pu la faire remonter à bord, mais sa tête à lui s’est trouvée prise entre le vaporetto et la gondole, il est mort sur le coup. Cet accident n’a pas eu le même écho médiatique que celui d’il y a quinze jours, mais l’effet a été semblable : tous les responsables politiques locaux se sont mis à se rejeter la faute, chacun déclarant avoir toujours poussé à une régulation du trafic sur le Grand Canal. En effet, les taxiboats, les vaporetti, les bateaux de livraison, les embarcations individuelles et les gondoles se croisent sur la plus belle avenue du monde, et ce de façon aussi chaotique qu’inquiétante. Et de temps à autre l’opinion publique s’exclamait : « Faut-il attendre un accident mortel pour qu’on impose des règles ? » Le père de famille allemand a perdu la vie, s’en est suivi tout un concert tapageur de Faut qu’on y a qu’à, et six ans plus tard, la situation est toujours la même. Alors j’ai bien peur que dans six ans, concernant l’accident du MSC, le constat soit similaire. Et de plus, la propension des politiques à gérer les situations de crise en faisant passer les effets de communication pour des mesures concrètes a fini par sérieusement éroder notre confiance. Et pour finir : dimanche dernier, soit une semaine après l’accident, avait lieu la Vogalonga, régate traditionnelle. Ce matin-là, vers 7h30, j’avais pris le vaporetto  pour aller me promener sur la fondamenta de la Giudecca. Lorsque j’ai voulu prendre le 4.1 pour rejoindre les Giardini, j’ai découvert avec les autres personnes qui attendaient à la fermata que le trafic était interrompu, il n’y avait qu’un service pour assurer la traversée du canal de la Giudecca jusqu’aux Zattere. Pour deux ou trois heures, nous a-t-on dit. À17 heures, la circulation des vaporetti n’était toujours pas rétablie. En revanche, celle des bateaux de croisière n’a pas été perturbée. Ils sont entrés comme d’habitude dans le canal de la Giudecca, parmi les barques traditionnelles et les kayaks (pas de commentaire sur la présence incongrue de ces derniers). Et ça, ce n’était pas un signe qui donnait à espérer. L’absurdité était fidèle au poste !

Alors pour conclure la réponse au journaliste, je lui ai dit ceci : si les bateaux de croisière sont renvoyés hors de la lagune, alors ce sera le signe que la planète sera sauvée, parce que la sagesse aura pris le dessus sur l’avidité de financiers psychopathes. On pourra alors à juste titre s’attendre à ce qu’enfin gouvernements et industriels opèrent un virage à 180 degrés pour réduire les émissions de carbone selon les impératifs climatiques. On pourra espérer que régulation ne soit plus un gros mot et dérégulation une religion reléguée au musée des aberrations. 

Et donc pour finir, je suis passé du Rien ne changera au Attendons voir… 

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Il était un petit navire...

Le 24 mars 2015, le vol 9525 de Germanwings qui assurait la ligne Barcelone-Düsseldorf s’est écrasé au-dessus des Alpes. On se souvient qu’il ne s’agissait pas d’un problème technique ni d’un acte terroriste, mais du suicide meurtrier du pilote qui souffrait entre autre de bipolarité et de dépression aiguë. Lorsque j’ai entendu cette nouvelle, j’ai imaginé un scénario similaire à Venise : il ne s’agirait plus du pilote d’un avion, mais du commandant d’un bateau de croisière. Qu’adviendrait-il donc si le commmandant d’un d ces monstres pétait les plombs et envoyait le bateau s’encastrer dans les Zattere, ou dans l’île de San Giorgio, dans la rive des Schiavoni, ou, bien sûr plus spectaculairement dans la piazzetta de San Marco ? J’ai posé la question à un ami qui a fait toute sa carrière dans l’administration portuaire, et il m’a énoncé toutes les raisons techniques pour lesquelles un tel scénario n’était pas envisageable. Eh bien hier, fête de la Sensa, noces de Venise avec la mer, jour de la régate qui part de la Pointe de la Douane jusqu’au Lido, un bateau de croisière de la compagnie MSC a heurté la rive de San Basilio ainsi qu’un bateau de touristes qui se trouvait devant. La fiction improbable est devenue réalité. Le commandant n’était pas en burn out, il a au contraire réussi à éviter la catastrophe, car à vingt mètres près, c’était beaucoup de morts et beaucoup de casse. Alors à qui la faute ? Le moteur du bateau remorqueur en excès de vitesse s’est bloqué. On n’ira pas plus loin dans les considérations techniques, car le fond du problème n’est pas là : voilà des années que l’opinion internationale est alertée pour que cesse cette exploitation maritime au profit de l’industrie du tourisme de masse ! Car il ne s’agit pas seulement d’une aberration dans le décor de la cité historique, mais d’une des causes de sa destruction : chaque passage d’un de ces bateaux déplace 100.000 mètres cube d’eau qui vont percuter les fondations de la ville et ce faisant, les sapent. Les pilotis rendus au contact de l’eau à cause de l’excavation provoqués par les ondes pourrissent, et les structures architecturales qu’ils soutiennent s’enfoncent en conséquence. Et ne parlons pas du carburant sale qui participe à faire de Venise la ville la plus polluée d’Italie. Une ville dans laquelle ne circulent pas les voitures a la même qualité d’air qu’un tunnel d’autoroute ! 

L’accident d’hier a eu l’effet d’une baguette magique : absolument tout le monde se déclare contre le passage des bateaux de croisière par le bassin de Saint-Marc ! Y compris le maire Luigi Brugnaro qui a eu le culot d’affirmer dans une interview qu’il luttait depuis huit ans contre ce fléau, alors qu’il a fait sa campagne en faveur du passage des navires, parce que selon lui il n’y a aucune incompatibilité entre la morphologie de la lagune et ce trafic touristique. C’est également lui qui à peine élu a censuré l’exposition du photographe Gianni Berengo Gardin au Palais des Doges, parce que les photos qui dénonçaient le passage de ces bateaux n’allaient pas dans le sens de ses accointances avec les responsables de ce business. Mais comme en quelques heures l’attention de la presse étrangère s’est portée sur Venise, il y avait quelques vestes à retourner pour éviter d’être pointé du doigt. D’autant plus qu’il ne faut pas se leurrer. Si l’accident survenu hier est une alerte qui oblige(rait) à des décisions concrètes, il est clair que pour Brugnaro et autres autorités politiques et commerciales, il ne sera jamais question de renvoyer les bateaux de croisière hors de la lagune, comme il se devrait. Au contraire. Tous les tenants du projet consistant à approfondir et élargir le canal Vittorio Emanuele III qui relie le Lido a Porto Marghera depuis 1925 ont trouvé hier l’argument en béton qui accélérait son exécution. Le maire s’est d’ailleurs empressé de le déclarer : « Ouvrons le canal Vittorio Emanuele ! » Les navires accosteraient donc à Porto Marghera ou directement au port de Venise, sans passer par le bassin de Saint-Marc, l’opinion mondiale imaginerait le problème résolu, alors que non seulement il n’aurait été que déplacé mais avec des conséquences plus graves encore sur l’équilibre lagunaire. Que l’on pense d’abord au fait que creuser un canal aussi large serait approfondir et élargir l’accès de la mer dans la lagune avec pour conséquence des acque alte encore plus hautes, alors que toutes les investigations pour freiner l’immersion de Venise vont dans le sens de la fermeture des portes entre mer et lagune. De plus, le problème des ondes sur les fondations ne serait pas résolu, puisque les milliers de touristes embarqués sur chaque navire devraient être transportés vers le centre historique en bateaux : le trafic déjà saturé s’en trouverait décuplé avec toutes les conséquences que l’on connaît. Alors que conclure à tout cela ? Juste qu’on n’est pas sortis de l’auberge, parce que les prédateurs ont les dents très longues et ne sont pas près de lâcher le morceau ! En attendant, mercredi soir, assemblée générale aux Zattere avec le Comité No Grandi Navi pour préparer une manifestation samedi après-midi. Nous non plus nous ne lâcherons pas l’affaire !

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